Mordechaï Vanunu, avec en arrière-plan l’image satellite du centre de production de plutonium militaire de Dimona, en Israël
Emprisonné durant 18 ans à Jérusalem, pour avoir révélé, en 1986,
qu’Israël possédait secrètement deux cent bombes atomiques, libéré en
2004, Mordechaï Vanunu, n’est toujours pas libre de ses mouvements. Il a
demandé à bénéficier de la loi dite de « révocation de la citoyenneté israélienne »
qui permet à la Cour suprême d’Israël de destituer de leur nationalité
les Israéliens condamnés pour traîtrise ou espionnage. La Cour a refusé
d’accéder à sa demande. Privé de liberté, cantonné à Jérusalem sous
surveillance policière, toutes ses demandes de pouvoir quitter Israël
lui ont été refusées. Nous l’avons vu la dernière fois en 2006. Il ne se
sentait pas bien en Israël où, disait-il, tout le monde le considérait
non pas comme un courageux lanceur d’alerte mais comme un traître. Il se
savait espionné en permanence ; tel une bête traquée, il craignait
d’être arrêté à tout instant. Ce qu’il nous a révélé, une année plus
tôt, dans ce remarquable entretien au sujet du prétendu danger nucléaire
iranien – un pays qu’Israël menace et diffame depuis plus de 30
ans – démontrait que les cruelles sanctions imposées par l’Occident à
l’Iran, ainsi que les incessantes accusations au sujet de l’arme
nucléaire, n’étaient que manœuvres et mensonges destinés à l’isoler, l’affaiblir et le saigner, pour assurer la prééminence d’Israël.
Nous remercions Mordechaï Vanunu de nous avoir accordé cet entretien tout en sachant les risques qu’il encourait, Israël lui interdisant de rencontrer et de parler à des journalistes. [SC - 16 juillet 2015]
Nous remercions Mordechaï Vanunu de nous avoir accordé cet entretien tout en sachant les risques qu’il encourait, Israël lui interdisant de rencontrer et de parler à des journalistes. [SC - 16 juillet 2015]
Le lanceur d’alerte israélien Mordechaï Vanunu, sous escorte, après sa sortie de prison
***
ISRAËL EST LE SEUL PAYS QUI REFUSE DE SIGNER LE TRAITÉ DE NON-PROLIFÉRATION NUCLÉAIRE
Mordechaï Vanunu : « Avant de s’en prendre à l’Iran il faut s’en prendre à Israël »
Silvia Cattori : Quel était votre travail en Israël, avant votre enlèvement par des agents du Mossad à Rome, en octobre 1986 ?
Mordechaï Vanunu : Depuis neuf ans, je travaillais au centre de recherches en armements de Dimona [1], dans la région de Beer Sheva. [2].
Juste avant de quitter ce travail, en 1986, j’avais pris des photos à
l’intérieur de l’usine, afin de montrer au monde qu’Israël cachait un
secret nucléaire. Mon travail, à Dimona, consistait à produire des
éléments radioactifs utilisables pour la fabrication de bombes
atomiques. Je savais exactement quelles quantités de matières fissiles
étaient produites, quels matériaux étaient utilisés et quelles sortes de
bombes étaient fabriquées.
Silvia Cattori : Révéler au monde – seul – que
votre pays était secrètement détenteur de l’arme nucléaire…, n’était-ce
pas là prendre un très grand risque ?
Mordechaï Vanunu : Si j’ai décidé de le faire, c’est
parce que les autorités israéliennes mentaient. Elles se répandaient,
répétant que les responsables politiques israéliens n’avaient nullement
l’intention de se doter d’armes nucléaires. Mais, en réalité, ils
produisaient beaucoup de substances radioactives ne pouvant servir qu’à
cette seule fin : confectionner des bombes nucléaires. Des quantités
importantes : j’ai calculé qu’ils avaient déjà, à l’époque – en 1986 ! –
plus de deux cents bombes atomiques. Ils avaient aussi commencé à
fabriquer des bombes à hydrogène, très puissantes. Ansi ai-je décidé de
faire savoir au monde entier ce qu’ils tramaient dans le plus grand
secret. Je voulais empêcher les Israéliens d’utiliser des bombes
atomiques, afin d’éviter une guerre nucléaire au Moyen-Orient. Je
voulais contribuer à apporter la paix dans cette région. Israël,
détenant déjà des armes surpuissantes, pouvait faire la paix : il
n’avait plus à redouter une quelconque menace palestinienne, ni même
arabe, car il possédait tout l’armement nécessaire à sa survie.
Silvia Cattori : Vous étiez préoccupé par la sécurité de toute la région ?
Mordechaï Vanunu : Oui. Absolument. Bien entendu, ce
n’est pas pour le peuple israélien que j’ai fait ce que j’ai fait. Les
Israéliens avaient élu ce gouvernement, et ce gouvernement avait décidé
de les doter d’armes nucléaires. Vous savez, tous les Israéliens suivent
de très près la politique du gouvernement israélien… Mais, en ce qui me
concerne, je réfléchissais à partir du point de vue de l’humanité, du
point de vue d’un être humain, de tous les êtres humains vivant au
Moyen-Orient, et aussi de tous les êtres humains, dans le monde entier.
Parce que ce qu’Israël avait fait, beaucoup d’autres pays pourraient le
faire.
Aussi ai-je décidé, dans l’intérêt de l’humanité, de faire connaître
au monde entier le danger que représentaient les armes nucléaires
secrètes d’Israël. En 1986, on était en pleine Guerre froide et les
armes nucléaires proliféraient. Elles étaient en train de se répandre
dans plusieurs pays encore non-nucléaires, comme l’Afrique du Sud, et
d’autres. Le danger représenté par les armes nucléaires était réel. De
nos jours, ce danger a diminué.
- Une du quotidien britannique « The Sunday Times » du 5 octobre 1986 : « Révélation : les secrets de l’arsenal nucléaire israélien » (*)
Silvia Cattori : Saviez-vous à quoi vous vous
exposiez ? Pourquoi était-ce vous, en particulier, qui deviez prendre un
si grand risque, et personne d’autre ?
Mordechaï Vanunu : Bien entendu, je savais ce que je
risquais. Mais ce que je pouvais faire, personne d’autre que moi
n’aurait pu le faire. Je savais que j’aurais eu affaire au gouvernement
israélien. Ce n’est pas comme si j’avais été quelqu’un qui s’en serait
pris à des intérêts privés ; je savais que je m’en prenais directement
au gouvernement israélien et à l’État juif israélien. Je savais donc
qu’ils pouvaient me châtier, qu’ils pouvaient me tuer, qu’ils pouvaient
faire de moi absolument tout ce qu’ils voulaient. Mais j’avais la
responsabilité de dire la vérité au monde. Personne d’autre que moi
n’était en mesure de le faire : il était donc de mon devoir de le faire.
Quels qu’aient été les risques.
Silvia Cattori : Votre famille vous a-t-elle, alors, soutenu ?
Mordechaï Vanunu : Les membres de ma famille ont été
incapables de comprendre ma décision. Pour eux, le plus dérangeant fut
de découvrir que je m’étais converti au christianisme. Pour eux :
c’était plus dommageable, plus douloureux que le fait que j’ai révélé
les secrets nucléaires d’Israël… Je les respecte, ils respectent ma vie.
Nous sommes restés en bons termes, mais nous ne nous fréquentons plus.
Silvia Cattori : Vous sentez-vous seul ?
Mordechaï Vanunu : Oui. Bien sûr, je suis seul, ici, à la cathédrale Saint-Georges. Mais j’ai beaucoup d’amis, qui me soutiennent.
Silvia Cattori : Dans quelles conditions avez-vous été jugé et emprisonné ?
Mordechaï Vanunu : Mon procès a été tenu dans le
secret le plus absolu. J’étais seul, avec mon avocat. J’ai été condamné
pour espionnage et trahison. Les autorités israéliennes se sont vengées
sur moi en me maintenant en isolement cellulaire durant toute la durée
du procès. Elles n’autorisaient personne à me voir ni à me parler, et
m’interdisaient de m’adresser aux médias. Elles ont publié beaucoup de
désinformation à mon sujet. Le gouvernement israélien a utilisé tout son
pouvoir médiatique pour faire un lavage de cerveau de l’opinion
publique. Pour laver le cerveau des juges, aussi, au point de les
convaincre de la nécessité de me mettre en prison. Ainsi, mon procès a
été tenu secret et les médias n’ont pas pu accéder à la vérité ; ils
n’ont pas pu m’entendre.
Les gens étaient convaincus que j’étais un traître, un espion, un
criminel. Il n’y eut pas un atome de justice, dans ce jugement. Mais il
n’y avait pas que le procès : le plus cruel fut de m’isoler, en prison.
Ils m’ont puni non seulement par l’emprisonnement, mais aussi en
m’isolant totalement, en m’épiant en permanence, au moyen de mauvais
traitements particulièrement vicieux et cruels : ils ont essayé de me
faire mettre en colère, ils ont essayé de me faire regretter ce que
j’avais fait. J’ai été maintenu au secret, dix-huit années durant, dont
onze années et demie en isolement total. La première année, ils ont mis
des caméras dans ma cellule. Ils ont laissé la lumière allumée trois
années d’affilée ! Leurs espions me battaient sans cesse, ils
m’empêchaient de dormir. J’ai été soumis à un traitement barbare ; ils
ont tenté de me briser. Mon objectif était de tenir, de survivre. Et
j’ai réussi !…
Silvia Cattori : Par chance, on ne vous a pas
pendu haut et court, comme le voulait pourtant le ministre de la Justice
d’alors, Tommy Lapid. Vous avez tenu bon, et vous avez été relâché le
21 avril 2004. Vous aviez tout juste 50 ans !
Mordechaï Vanunu : S’ils m’ont relâché, c’est parce
que j’avais purgé les dix-huit ans de prison auxquels ils m’avaient
condamné. Ils voulaient me tuer. Mais, en fin de compte, le gouvernement
israélien a décidé de n’en rien faire.
Silvia Cattori : En avril 2004, les télévisions
ont montré votre sortie de prison. Le monde a alors découvert ce qui
vous était arrivé. Vous êtes apparu heureux, déterminé, combatif : tout
le contraire d’un homme brisé…
Mordechaï Vanunu : Sortir de prison, aller parler au
monde entier, fêter ça… après dix-huit ans de captivité, d’interdiction
de tout :… ce fut un grand moment…
Silvia Cattori : Vos geôliers n’ont donc pas réussi à vous briser mentalement ?
Mordechaï Vanunu : Non ; absolument pas. Mon
objectif était de sortir, et de parler au monde entier, de faire
comprendre aux autorités israéliennes qu’elles avaient échoué. Mon but
était de survivre, et cela a été ma plus grande victoire sur toutes ces
organisations d’espionnage. Ils ont réussi à me kidnapper, à me traîner
devant leur tribunal, à me maintenir en prison, au secret, pendant
dix-huit ans… et j’ai survécu à tout ça. J’ai souffert, certes ; mais
j’ai survécu. Malgré tous leurs crimes, je suis toujours vivant, et je
suis même en excellente santé ! Je suis de forte constitution ; c’est
sans doute grâce à çà, que j’ai surmonté l’épreuve.
Silvia Cattori : Qu’est-ce qui vous a aidé à tenir ?
Mordechaï Vanunu : Ma fermeté. Le fait de continuer à
être convaincu que j’avais eu raison de faire ce que j’avais fait. La
volonté de leur faire comprendre que, quoi qu’ils fassent pour me
châtier, je continuerais à rester en vie.
Silvia Cattori : Quel est le plus grand obstacle auquel vous avez à faire face, actuellement ?
Mordechaï Vanunu : On m’interdit de quitter Israël.
J’ai été libéré de prison, mais ici, en Israël, je suis dans une grande
prison. Je voudrais quitter ce pays, aller jouir de la liberté dans le
vaste monde. J’en ai marre du pouvoir israélien. L’armée peut venir
m’arrêter à tout instant, me punir. Je sens que je suis à leur merci.
J’aimerais tellement vivre loin, très loin d’ici…
Silvia Cattori : Quand Israël vous laissera-t-il quitter le pays ?
Mordechaï Vanunu : Je n’en sais rien. Ils m’ont
interdit de quitter Israël pendant une année. Un an ayant passé, ils ont
renouvelé l’interdiction pour une nouvelle année, qui prendra fin en
avril prochain. Mais ils peuvent encore prolonger l’interdiction, aussi
longtemps qu’il leur plaira…
Silvia Cattori : Quel regard portez-vous sur le
Traité de non-prolifération nucléaire quand, dans le cas d’Israël, on
tolère « l’ambiguïté nucléaire », alors qu’on met constamment sous
pression l’Iran – un pays qui, lui, se soumet aux inspections ?
Mordechaï Vanunu : Tous les pays devraient être
ouverts aux inspections internationales et dire la vérité sur ce qu’ils
sont en train de faire, secrètement, dans toutes les installations
nucléaires dont ils disposent. Israël n’a pas signé le Traité de
non-prolifération nucléaire. Ce sont près de cent quatre-vingt pays qui
l’ont fait, dont tous les pays arabes. L’Égypte, la Syrie, le Liban,
l’Irak, la Jordanie… : tous les pays voisins d’Israël ont ouvert leurs
frontières aux inspections de l’AIEA. Israël est le pire exemple. C’est
le seul pays qui ait refusé de signer le Traité de non-prolifération
nucléaire. Les États-Unis et l’Europe devraient commencer par régler le
cas d’Israël ; Israël doit être considéré à l’instar de n’importe quel
autre pays. Nous devons en finir avec l’hypocrisie, et obliger Israël à
signer le Traité de non-prolifération nucléaire. Il faut imposer à
Israël le libre accès des inspecteurs de l’AIEA au centre de Dimona.
Silvia Cattori : L’Iran, qui remplit ses
obligations et accepte les inspections de l’ONU, est pourtant menacé de
sanctions. Israël, qui est doté de l’arme nucléaire et refuse toute
inspection de l’AIEA, ne fait l’objet d’aucune poursuite. Pourquoi ce
« deux poids, deux mesures » de la part des États-Unis, mais aussi de
l’Europe ?
Mordechaï Vanunu : Oui ; c’est même encore pire que
ce que vous dites : non seulement on ne s’en prend pas à Israël, mais on
aide même ce pays en secret. Il y a une coopération secrète entre
Israël et la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis. Ces pays ont
décidé de contribuer à la puissance nucléaire d’Israël afin de faire de
ce pays un État colonial, dans le monde arabe. Ils aident Israël, parce
qu’ils veulent que ce pays soit à leur service, en tant que pays
colonialiste contrôlant le Moyen-Orient, ce qui leur permet de s’emparer
des revenus pétroliers et de maintenir les Arabes dans le
sous-développement et les conflits fratricides. Telle est la principale
raison de cette coopération.
Silvia Cattori : L’Iran n’est-il pas, comme l’affirment Israël et les États-Unis, une menace ?
Mordechaï Vanunu : Étant sous le contrôle des
inspecteurs de l’AIEA, l’Iran ne représente aucun danger. Les experts
occidentaux savent parfaitement quelle est la nature du programme
nucléaire iranien. Contrairement à Israël, qui ne laisse personne
accéder à ses installations nucléaires. C’est la raison pour laquelle
l’Iran a décidé d’aller de l’avant et de dire au monde entier : « Vous
ne pouvez pas exiger de nous plus de transparence, alors que vous
continuez à fermer les yeux sur ce qui se passe en Israël ! » Tous les
Arabes voient, depuis quarante ans, qu’Israël a des bombes atomiques et
que personne ne fait rien contre ça. Tant que le monde continuera à
ignorer les armes atomiques d’Israël, il ne pourra pas se permettre de
dire quoi que ce soit à l’Iran. Si le monde est vraiment préoccupé, et
s’il veut sincèrement mettre un terme à la prolifération nucléaire,
qu’il commence donc par le commencement, c’est-à-dire : Israël !…
Silvia Cattori : Vous devez être agacé quand vous
entendez Israël dire qu’il est prêt à bombarder l’Iran, pays qui n’a
enfreint absolument aucune règle !
Mordechaï Vanunu : Oui ; cela me met hors de moi.
Nous n’avons rien à reprocher à l’Iran : avant de faire quoi que ce soit
contre un quelconque autre pays, il faut s’occuper du cas israélien. Si
quelqu’un veut s’en prendre à l’Iran, il doit, préalablement, s’en
prendre à Israël. Le monde ne peut ignorer ce qu’Israël fait, en la
matière, depuis plus de quarante ans…[depuis 1950] Les États-Unis
devraient obliger Israël à signer le Traité de non-prolifération
nucléaire. Et il est grand temps, aussi, pour l’Europe, de reconnaître
officiellement qu’Israël possède des bombes atomiques. L’ensemble du
monde arabe devrait être extrêmement inquiet en entendant tous ces
discours qui incriminent l’Iran, qui ne possède aucune arme atomique, et
qui continuent à ignorer Israël.
- Lors d’un transfert, suite à son son emprisonnement en 1986, Mordechaï Vanunu transmet les détails de son enlèvement par le Mossad, à Rome, aux journalistes à travers la vitre
Silvia Cattori : Quels sont les États qui ont coopéré avec Israël ?
Mordechaï Vanunu : Israël a aidé la France et la
Grande-Bretagne dans leur campagne contre l’Égypte, en 1956. Après
l’opération de Suez, la France et la Grande-Bretagne ont commencé à
coopérer au programme nucléaire israélien, afin de remercier Israël pour
le soutien qu’il leur a apporté, durant cette guerre.
Silvia Cattori : L’Afrique du Sud n’a-t-elle pas aidé Israël, jusqu’en 1991 ?
Mordechaï Vanunu : C’est effectivement en Afrique du Sud, dans le désert, qu’Israël a procédé à ses essais nucléaires…
Silvia Cattori : Dans les années soixante, le
président Kennedy aurait, semble-t-il, demandé qu’il y ait des
inspections à Dimona, en Israël. Voyez-vous un lien entre cette demande
et son assassinat ?
Mordechaï Vanunu : Je pense qu’à l’époque de
Kennedy, les États-Unis étaient opposés au programme nucléaire
israélien. Kennedy a tenté d’arrêter Israël, en la matière, mais son
assassinat ne lui en a pas laissé le temps… Pour moi, le mobile de
l’assassinat de Kennedy est lié à la diffusion d’armes nucléaires en
Israël et dans d’autres pays. Ceux qui l’ont assassiné étaient des gens
qui étaient favorables à la dissémination nucléaire. Grâce à
l’élimination du gêneur Kennedy, la prolifération a pu continuer. De
fait, les présidents Johnson et Nixon [qui ont succédé à Kennedy, ndt]
n’y voyaient aucun inconvénient : ils ont laissé faire Israël.
Constatons simplement que c’est bien un changement allant en ce sens qui
s’est manifesté, après l’assassinat de Kennedy…
Silvia Cattori : Votre dénonciation n’a pas
empêché Israël de maintenir taboue cette question : il a réussi à ne pas
se mettre les grandes puissances à dos. Sa stratégie de l’opacité se
serait-elle donc avérée efficace ?
Mordechaï Vanunu : Force est bien de reconnaître que
oui. Israël est un cas d’école. Comment un petit pays peut-il défier le
monde entier et poursuivre une politique agressive, sans le moins du
monde se préoccuper des autres ? Les Israéliens ont réussi à le faire, à
l’époque, oui… Mais aujourd’hui, le monde a changé. La Guerre froide
est terminée, le communisme est défait, le monde s’oriente vers la
paix : on le voit, des armes nucléaires n’aideront Israël en rien.
Maintenant qu’Israël doit montrer qu’il désire la paix, et de quelle
manière il entend y contribuer, pour ce pays, de quelle utilité
pourraient bien être des armes nucléaires ? La politique nucléaire
israélienne était possible, dans le contexte de la Guerre froide. Mais
aujourd’hui, nous devons obtenir d’Israël qu’il adopte une nouvelle
politique, qu’il démontre au monde entier qu’il veut la paix et qu’il
reconnaisse qu’il n’a nul besoin d’armes atomiques.
Silvia Cattori : Dans les années cinquante,
Israël disposait déjà d’un armement considérable. Quelle raison avait-il
alors de se doter de l’arme nucléaire ?
Mordechaï Vanunu : Un pays aussi petit qu’Israël n’a
aucune raison valable de détenir un nombre aussi énorme d’armes
atomiques. C’est un peu comme si le programme d’armement nucléaire
d’Israël lui était monté à la tête. On ne peut en aucun cas utiliser
d’arme atomique dans la région : toute bombe atomique qui serait
utilisée contre la Syrie, l’Égypte ou la Jordanie aurait des effets
radioactifs et rendrait la vie impossible en Israël également. Toute
bombe endommagerait Israël même. Jusqu’ici, les Israéliens n’ont pas
même le droit de discuter de cette question entre eux. Néanmoins, ce
problème occupe tous les esprits. Nous attendons la réponse d’Israël sur
cette question.
Silvia Cattori : Pour Israël, ne s’agit-il pas
d’une arme qui lui permet de maintenir le statu quo ? D’un instrument de
chantage politique ? Pour pouvoir discuter d’égal à égal avec les
grands – États-Unis en tête – et ne rien concéder aux Arabes, qu’Israël a
spoliés et qui sont faibles militairement ?
Mordechaï Vanunu : Oui. C’est tout à fait cela.
Israël utilise la puissance des armes nucléaires afin d’asséner ses
politiques. Israël a beaucoup de pouvoir, il écrase l’ensemble de ses
voisins de son arrogance. Les États-Unis – même eux ! – ne sont pas en
mesure de dire aux Israéliens ce qu’ils doivent faire. Aujourd’hui,
l’Europe voit à quel point Israël est puissant. Même sans utiliser la
bombe atomique, même sans brandir la menace qu’ils le feraient, les
Israéliens peuvent imposer leur pouvoir, ils peuvent faire absolument
tout ce qu’ils veulent : ils peuvent ériger leur muraille, ils peuvent
édifier des colonies en Palestine…, personne n’est en mesure de leur
dire qu’ils n’ont pas le droit de le faire, parce qu’ils sont
extrêmement puissants.
- Photo prise secrètement par Mordechaï Vanunu à l’intérieur de la centrale de Dimona
C’est là le résultat de leur utilisation des armes atomiques à des
fins de chantage politique. Ils peuvent utiliser des bombes atomiques
contre tout pays qui voudrait stopper leur politique agressive à
l’encontre des Palestiniens. Telle est la situation, aujourd’hui. Le
monde entier le sait, tout le monde le sait. Et il y une autre raison,
pour laquelle ni les États-Unis ni l’Europe ne font strictement rien :
c’est qu’ils savent à quel point Israël est puissant. Par conséquent, la
meilleure manière de contrer Israël consiste à faire savoir la vérité
au monde et à étudier ce qui s’y passe, dans le domaine de l’armement
atomique, jusqu’à ce qu’il y renonce.
Silvia Cattori : Israël a-t-il envisagé de recourir à l’arme nucléaire contre ses voisins arabes, en 1973 ?
Mordechaï Vanunu : Oui. En 1973, Israël était prêt à utiliser des armes atomiques contre la Syrie. Et contre l’Égypte.
Silvia Cattori : Pour avoir révélé un secret d’État, vous avez énormément souffert. Finalement ; pour quel résultat ?
Mordechaï Vanunu : Tout d’abord, le monde a
maintenant la preuve qu’Israël possède des armes atomiques. Personne,
désormais, ne peut plus ignorer la vérité en ce qui concerne le projet
nucléaire d’Israël. Après ça, Israël s’est trouvé dans l’impossibilité
totale d’avoir recours à ces armes. Un autre résultat de mon action,
c’est le fait que le monde a pris conscience de ce que ce petit État
juif a fait, dans le plus grand secret. Et le monde a découvert, aussi,
sur quels mensonges et sur quelle désinformation cet État a été édifié.
Le fait de savoir qu’un si petit pays ait été capable de fabriquer
secrètement deux cents bombes atomiques a contribué à alerter l’opinion
publique mondiale sur son comportement. La peur qu’un autre petit pays
puisse faire la même chose et fabriquer des armes atomiques a incité le
monde à se mettre à réfléchir à la manière de stopper la prolifération
nucléaire et d’empêcher Israël d’aider d’autres pays à utiliser ces
armes, à l’avenir. Quand le monde a découvert ce qu’Israël a fait dans
le plus grand secret, la peur de la prolifération nucléaire s’est
manifestée. Le monde a pris conscience du pouvoir d’Israël et il a
commencé à exercer des pressions sur ce pays afin de le contraindre à
faire la paix avec les Palestiniens et avec le monde arabe. Israël
n’avait plus aucune raison d’affirmer qu’il redoutait ses voisins
arabes, dès lors qu’il disposait, depuis la fin des années cinquante, de
suffisamment d’armes pour assurer sa sécurité.
Silvia Cattori : Pour quelles raisons Israël continue-t-il de vous persécuter ?
Mordechaï Vanunu : Ce que j’ai fait contrarie
tellement toutes les attitudes politiques israéliennes ! Les Israéliens
ont dû changer leurs plans. La politique nucléaire secrète d’Israël est
l’œuvre de Shimon Pérès. Et voilà que cette politique consistant à
fabriquer des armes atomiques clandestinement s’est effondrée ! À cause
de cette révélation, Israël a dû emprunter une nouvelle direction,
définir de nouveaux plans et ce à quoi nous assistons aujourd’hui est la
conséquence de mes révélations. Ils ont dû inventer de nouvelles sortes
d’armes. Aujourd’hui, ils construisent leur muraille, leurs
check-points, leurs colonies et ils se sont arrangés pour rendre la
société juive plus religieuse, plus nationaliste, plus raciste. Au lieu
d’aller dans une autre direction, au lieu de comprendre qu’il n’y a pas
d’autre solution que la paix, au lieu de reconnaître aux Palestiniens
des droits égaux et de mettre un terme au conflit. Israël ne veut pas
mettre fin au conflit. Ce qu’Israël veut, c’est continuer à construire
sa muraille et ses colonies !…
Silvia Cattori : Vous avez accompli un véritable exploit !
Mordechaï Vanunu : En tant qu’être humain, j’ai fait
quelque chose pour la sécurité et le respect de l’humanité. Tout pays a
le devoir de nous respecter, tous, en tant qu’êtres humains, quelle que
soit notre religion, que l’on soit juifs, chrétiens, musulmans,
bouddhistes… Israël a un gros problème : ce pays ne respecte pas les
êtres humains. Ce que ce pays a pu faire, parce qu’il ne considère pas
les autres humains comme des égaux, est absolument terrible. Le résultat
est dévastateur, pour l’image d’Israël ; l’État d’Israël n’est en aucun
cas une démocratie. L’État juif est raciste. Le monde devrait savoir
qu’Israël met en pratique une politique d’apartheid : si vous êtes juif,
vous avez le droit d’aller où vous voulez et de faire ce que bon vous
semble ; si vous n’êtes pas juif, vous n’avez aucun droit. Ce racisme
est le véritable problème auquel Israël est confronté. Israël est bien
incapable de prouver qu’il est une démocratie. Personne ne peut accepter
cet État raciste ; ni les États-Unis, ni les pays européens. Les armes
nucléaires israéliennes, ils pourraient, à la rigueur, les accepter…
Mais comment pourraient-ils justifier cet État d’apartheid fasciste ?
Silvia Cattori : Vous semblez refuser de reconnaître la légitimité de cet État ?
Mordechaï Vanunu : Bien sûr. C’est ce que j’ai dit, à
ma sortie de prison : nous ne devons pas accepter cet État juif. L’État
juif d’Israël est le contraire de la démocratie ; nous avons besoin
d’un État pour tous ses citoyens, sans égard pour leurs croyances
religieuses. La solution, c’est un État unique, pour tous ses habitants,
de toutes les religions, comme c’est le cas dans des démocraties comme
la France ou la Suisse, et non pas seulement un État pour les juifs. Un
État juif n’a absolument aucune raison d’être. Les juifs n’ont pas
besoin d’un régime fondamentaliste comme celui qui règne en Iran. Les
gens ont besoin d’une véritable démocratie, qui respecte les êtres
humains. Aujourd’hui, dans la région du Moyen-Orient, nous avons deux
États fondamentalistes : l’Iran, et Israël. Mais Israël est très en
avance, en matière de fondamentalisme, même sur l’Iran !…
Silvia Cattori : À vos yeux, Israël est-il donc une bien plus grande menace que l’Iran ?…
Mordechaï Vanunu : Bien entendu : nous savons ce que
les Israéliens font subir au peuple palestinien, depuis plus de
cinquante ans ! Il est grand temps, pour le monde, de s’en souvenir et
de se préoccuper de l’holocauste palestinien. Les Palestiniens ont
tellement souffert, et depuis tellement longtemps, à cause de toute
cette oppression ! Les juifs ne les respectent absolument pas, ils ne
les considèrent pas comme des êtres humains ; ils ne leur accordent
aucun droit, et ils continuent à les persécuter, à mettre en danger la
vie présente des Palestiniens, et par conséquent leur propre avenir,
aussi.
Silvia Cattori : Que dites vous à mon pays, la Suisse, qui est dépositaire des Conventions de Genève ?
Mordechaï Vanunu : La Suisse devrait condamner très
clairement et à haute voix la politique raciste d’Israël, c’est-à-dire
toutes les violations des droits des Palestiniens, tant musulmans que
chrétiens. Tous les pays doivent exiger du gouvernement israélien qu’il
respecte les non-juifs, en tant qu’êtres humains. De fait, je n’ai pas
le droit de vous parler, je ne suis pas autorisé à parler à des
étrangers ; si je m’exprime quand même, c’est à mes risque et périls.
Israël a utilisé des dédommagements de l’Holocauste pour fabriquer des
armes, pour détruire des maisons et des biens palestiniens. Je serai
très satisfait si votre pays me donne un passeport et m’aide à quitter
ce pays, Israël. La vie est très dure, ici. Si vous êtes juif, vous
n’avez aucun problème ; si vous ne l’êtes pas [ou plus], on vous traite
sans le moindre respect.
Silvia Cattori: Je vous remercie.
Mordechaï Vanunu : C’est une excellente interview. Je vous remercie
Propos recueillis par Silvia Cattori le 5 octobre 2005
[2] Né
le 13 octobre 1954 Mordechai Vanunu a travaillé de 1977 à 1986 dans la
centrale nucléaire de Dimona qui sous couvert de fabriquer du textile
fabriquait du plutonium. Vanunu a rassemblé des preuves dans le secret
espoir qu’une fois connues internationalement Israël se voit contraint à
démanteler son armement nucléaire. Au moment où ses révélations étaient
sur le point d’être publiées, confondu par une femme qui n’était autre
qu’un agent du Mossad, Vanunu a été kidnappé, drogué, expédié vers
Israël par bateau. Condamné à 18 ans de prison (en 1988) il en est sorti
en 2004
Blog Mordechai Vanunu : http://www.vanunu.com/
Toutes les versions de cet entretien:
– Мордехай Вануну: « Израиль может применять практику апартеида, потому что обладает атомной бомбой »
– Mordechai Vanunu: «La posesión de la bomba atómica es lo que permite a Israel aplicar el apartheid sin temor»
– Mordechai Vanunu: “Having the atomic bomb is what has allowed Israel to fearlessly carry out its apartheid policy”
– Mordechai Vanunu: “E’ perchè Israele possiede la bomba atomica che può praticare l’apartheid senza timore”
– مردخاي فعنونو: » لأن إسرائيل تمتلك القنبلة الذرية فهي تمارس الأبارتايد »
– Мордехай Вануну: « Израиль может применять практику апартеида, потому что обладает атомной бомбой »
– Mordechai Vanunu: «La posesión de la bomba atómica es lo que permite a Israel aplicar el apartheid sin temor»
– Mordechai Vanunu: “Having the atomic bomb is what has allowed Israel to fearlessly carry out its apartheid policy”
– Mordechai Vanunu: “E’ perchè Israele possiede la bomba atomica che può praticare l’apartheid senza timore”
– مردخاي فعنونو: » لأن إسرائيل تمتلك القنبلة الذرية فهي تمارس الأبارتايد »
- tchèque
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Extrait du film qui raconte son histoire